Et si, pour mieux parler de science aujourd’hui, il fallait commencer par écouter attentivement l’histoire des sciences ? À première vue, ce sont deux mondes distincts. D’un côté, la science « vivante », qui produit des résultats, des modèles, des technologies. De l’autre, un regard rétrospectif, qui fouille dans les archives, remonte le temps et reconstruit des trajectoires. Pourtant, Gregory Good, historien des sciences et ancien directeur du Center for History of Physics à l’American Institute of Physics, défend l’idée que l’on ne peut pas faire de bonne communication scientifique sans une histoire des sciences solide, bien documentée et accessible. Son article « History of science is essential to science communication » fournit une sorte de boussole.
Une conviction forgée par un long parcours entre physique et histoire
Pour comprendre d’où parle Gregory Good, il faut d’abord dire quelques mots de son parcours. Il ne s’agit pas d’un historien enfermé dans un seul milieu académique : il a commencé sa carrière en physique, puis s’est tourné vers l’histoire des sciences, et a passé plusieurs décennies à naviguer entre ces deux univers. Il a enseigné dans différentes universités nord‑américaines, notamment à Toronto, Winnipeg et West Virginia University, où il a formé des étudiants du niveau licence jusqu’au doctorat.
À West Virginia University, il n’enseignait pas seulement l’histoire des sciences : il participait aussi à des jurys de thèse pour des doctorants en éducation scientifique, en curriculum, en histoire des États‑Unis ou en histoire publique. Cela l’a placé à la croisée de plusieurs cultures professionnelles, avec leurs langages, leurs priorités et leurs traditions. Plus tard, il a dirigé le Center for History of Physics à l’American Institute of Physics, un poste qui l’a amené à travailler avec des scientifiques, des archivistes, des bibliothécaires, des vulgarisateurs et des responsables d’associations savantes.

Campus de West Virginia University en automne, là où Gregory Good à enseigné.
Ce parcours lui expose un point de vue privilégié sur la manière dont on parle de science, selon que l’on soit physicien, historien, formateur d’enseignants ou communicant. Il constate que dans notre monde d’aujourd’hui, la richesse d’une société dépend largement du niveau de compréhension et de soutien de ses citoyens envers la science. Cela ne signifie pas que tout le monde doive devenir scientifique, mais que le plus grand nombre possible doit avoir une idée claire de ce qu’est la science, de ses méthodes, de ses buts et de ses valeurs, ainsi que de la place qu’elle occupe dans nos vies. Pour lui, cette compréhension passe par l’enseignement formel, mais aussi par la communication scientifique au sens large, tout au long de la vie.
Récits savants, récits simplistes : un double écueil
Good pointe d’emblée un double problème. D’un côté, de nombreux travaux de haut niveau en histoire des sciences, en éducation ou en philosophie sont écrits pour des spécialistes. Ils supposent un bagage important, font référence à des débats internes ou à des concepts abstraits difficiles à saisir pour un lecteur non initié. Leur qualité n’est pas en cause, mais ils ne sont pas pensés comme des outils de communication vers le grand public. De l’autre côté, une partie des histoires destinées aux élèves ou au grand public simplifient à l’excès, jusqu’à déformer la réalité ou transmettre des informations manifestement fausses.
C’est particulièrement visible dans certaines biographies de scientifiques. On y retrouve souvent les mêmes schémas : un génie solitaire, une illumination soudaine, des obstacles surhumains vaincus par une détermination quasi surhumaine. La coopération, les controverses, les tâtonnements, les erreurs sont relégués au second plan, voire effacés. On exagère l’originalité d’un individu, on exagère la difficulté technique, on reconstruit après coup un chemin rectiligne là où l’histoire réelle était complexe, collective et incertaine. Good qualifie ce type de récit d’hagiographie, en référence aux vies de saints édifiantes et irréalistes.
Or, lorsque l’on s’adresse à un public large, la tentation d’ajouter un peu de fiction est grande. On brode une scène qui n’a jamais eu lieu, on invente un dialogue, on simplifie un contexte politique au point de le rendre méconnaissable. Pour Good, il y a là une ligne rouge : on peut adapter, condenser, choisir un angle, mais on ne devrait pas inventer des éléments présentés comme vrais. Il rappelle que les vulgarisateurs, les auteurs de manuels, les enseignants, partagent la même responsabilité que les historiens : leurs récits doivent reposer sur des sources avérées, sans embellissement trompeur. Il résume cela par une formule très simple : « juste raconter l’histoire ». La science est déjà passionnante, on n’a pas besoin de lui ajouter des paillettes.
Trois mondes qui se parlent trop peu
Un autre thème important de cet article est le cloisonnement institutionnel. Dans beaucoup d’universités américaines et européennes, l’histoire des sciences se retrouve dans les départements d’histoire ou de philosophie, l’enseignement des sciences relève des départements disciplinaires ou des facultés d’éducation, et la communication scientifique est parfois rattachée au journalisme ou à d’autres structures encore. Chacune de ces communautés a ses propres conférences, ses propres revues, son propre langage.
Dans son expérience à West Virginia University, Good observe que lorsque ces mondes se croisent, par exemple dans des comités de thèse réunissant historiens, spécialistes de l’éducation et chercheurs en sciences, ils ont parfois du mal à se comprendre. Il évoque en plaisantant l’idée qu’il leur aurait fallu une « machine à décoder » pour traduire les jargons respectifs. Mais derrière la plaisanterie, il y a un enjeu sérieux : si ces communautés ne travaillent pas davantage ensemble, la communication scientifique vers le public risque de rester fragmentaire.
Les historiens produisent des analyses fines, mais qui circulent essentiellement entre historiens. Les scientifiques s’adressent à leurs pairs. Les vulgarisateurs, eux, bricolent parfois des récits à partir de sources secondaires, sans bénéficier pleinement des travaux historiques récents. Résultat, le public reçoit soit des discours très techniques, soit des histoires séduisantes mais fragiles. Good plaide pour une prise de conscience : chacun devrait faire l’effort de « refocaliser » sa manière de communiquer en pensant à ce public plus large, et de collaborer avec les autres métiers qui s’occupent de science.
Un exemple concret : diversifier les figures de la physique
Pour que cette idée ne reste pas théorique, Good s’appuie sur un projet très concret mené à l’American Institute of Physics. En participant à une table ronde mensuelle avec l’American Physical Society et l’American Association of Physics Teachers, il travaille sur une question très pratique : comment augmenter la participation des femmes et des groupes sous‑représentés en physique, de l’orientation jusqu’à la retraite. Autour de la table se croisent spécialistes des programmes scolaires, chercheurs en éducation en physique, auteurs de science… et un historien des sciences, lui‑même.
Il se demande alors ce que l’histoire des sciences peut apporter à un problème aussi ancré dans les structures sociales et éducatives. En arrivant au Center for History of Physics, il découvre que l’AIP propose déjà des expositions en ligne sur Einstein, la cosmologie, Marie Curie et d’autres figures, très consultées par les élèves au moment des devoirs. Ces expositions sont solides sur le plan scientifique et historique, mais mettent surtout en avant, à l’exception de Marie Curie, des hommes blancs célèbres, ces « dead White guys » comme il les appelle avec ironie. Les femmes et les scientifiques issus de minorités existent pourtant bien en physique, mais leurs histoires sont rarement placées au centre du récit, ce qui rend plus difficile pour une partie des élèves de se projeter dans cette discipline.
Plutôt que de détruire l’existant, l’équipe décide de le compléter en développant une série de guides pédagogiques et de plans de cours, construits à partir des mêmes archives mais pensés pour la classe. Pendant une dizaine d’années, des étudiants en histoire des sciences, via un programme de stages d’été du Society of Physics Students, explorent les collections, choisissent des trajectoires de femmes, de scientifiques noirs ou latinos, de chercheurs en contextes variés, et en tirent des récits pédagogiques. Chaque plan de cours propose une histoire, des extraits de documents originaux et des pistes de discussion, et une étudiante en éducation scientifique harmonise l’ensemble en les alignant sur un modèle en cinq étapes largement utilisé dans les écoles, ainsi que sur les standards nationaux.
L’idée est simple : les élèves s’intéressent davantage à la science et y réussissent mieux lorsqu’ils peuvent s’identifier aux personnes dont on leur parle. Une adolescente qui découvre l’histoire d’une astronome ou d’une physicienne peut commencer à envisager la physique comme un horizon possible. Un élève issu d’un milieu minorisé qui lit le parcours d’un chercheur noir ou latino dans une agence publique ou une entreprise peut se projeter autrement. L’histoire des sciences devient alors un outil concret pour élargir les imaginaires, en s’appuyant sur des faits établis plutôt que sur des slogans.
Le rôle central des archives et des bibliothèques
Pour que de telles histoires existent, il faut bien sûr des personnes pour les raconter, mais aussi des matériaux sur lesquels s’appuyer. Good insiste sur le fait que l’histoire des sciences repose elle‑même sur un lit de données, comparable aux données expérimentales en sciences. Ces données, ce sont les archives, les manuscrits, les lettres, les carnets de laboratoire, les rapports, les entretiens d’histoire orale, les photographies, les films. Sans ce travail préalable de collecte, de classement, de conservation, de description, les historiens seraient condamnés à rester en surface ou à répéter des anecdotes douteuses.
Il mentionne notamment la Niels Bohr Library & Archives de l’AIP, qui conserve des collections importantes en histoire de la physique et maintient un catalogue international des sources disponibles dans le monde. Il évoque aussi le Science History Institute, qui rassemble des fonds sur l’histoire de la chimie et des sciences de la vie, ou encore des portails comme Archives Hub qui indexent les archives britanniques. Dans tous ces cas, le message est le même : sans archivistes, sans bibliothécaires, l’histoire des sciences ne pourrait pas fournir la base solide dont la communication scientifique a besoin.
Good élargit son propos en évoquant un projet chinois auquel il s’est intéressé, le Project of Collecting Historic Data of Scientists’ Academic Life. Lancé en 2010 par plusieurs grandes institutions, ce programme vise à collecter de manière systématique des documents et des témoignages sur la vie scientifique de chercheurs chinois. Il permet par exemple de réaliser des travaux d’histoire orale sur des scientifiques formés à l’étranger dans les années 1950 et 1960, et de raconter des histoires qui combinent expériences individuelles et évolutions collectives. Là encore, on voit comment un investissement massif dans les archives et la documentation rend possible une communication scientifique enracinée dans des réalités nationales et culturelles diverses.

Pluralité des cultures scientifiques et responsabilité partagée
L’expérience de Good en Chine et ses échanges avec des collègues l’amènent à souligner une idée importante : il n’existe pas une seule culture scientifique, mais une pluralité de cultures scientifiques qui se sont développées dans des contextes différents. Vouloir mesurer la valeur de l’une avec les critères de l’autre, c’est risquer de passer à côté de ce qui fait sa spécificité. La communication scientifique gagnerait à tenir compte de cette pluralité, en racontant des histoires de sciences qui ne soient pas toutes calquées sur le même modèle occidental, et en reconnaissant les contributions de différentes nations à la construction de la science moderne.
Dans sa conclusion, Good revient à une forme d’exigence commune. Les scientifiques ont besoin de données robustes pour travailler, les historiens des sciences ont besoin d’archives et de sources dignes de confiance pour écrire, et ceux qui portent la science vers le public ont la responsabilité de s’appuyer sur ces travaux, plutôt que sur des mythes confortables. La confiance du public, déjà mise à rude épreuve dans de nombreux domaines, ne peut se construire que si les récits qu’on lui propose sont à la fois accessibles et honnêtes. Cela n’interdit pas l’enthousiasme, ni la narration, ni l’émotion. Mais cela demande de faire l’effort de vérifier, de nuancer, de montrer la science telle qu’elle se fait vraiment : avec des personnes, des institutions, des conflits, des erreurs, des reprises, des collaborations.
Pour la communication scientifique, le message est clair. Raconter l’histoire des sciences n’est pas un supplément décoratif ni une nostalgie érudite. C’est une manière de rendre visible la dynamique interne de la science, de diversifier les visages qui l’incarnent, de donner à chacun une chance de s’y reconnaître. Si l’on veut que plus de personnes s’intéressent à la science, la comprennent et puissent dialoguer avec elle, il faut leur offrir des histoires vraies, bien ancrées, qui respectent l’intelligence du lecteur autant que la complexité du réel. C’est précisément ce que l’histoire des sciences, lorsqu’elle est rigoureuse et partagée, peut apporter à la communication scientifique.
Pour une exploration plus approfondie, je ne peux que vous inviter à consulter l’article:
Article Source: Good, Gregory. History of science is essential to science communication. Cultures of Science, vol. 7, n° 4, 2024, p. 279–283. DOI : 10.1177/20966083241302504.
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