À l’heure où les sciences ne cessent de repousser les frontières de la connaissance, reléguant au rang de simples mythes bien des croyances autrefois tenaces, on peut s’interroger sur le rôle de la philosophie. Cette discipline séculaire, berceau de la pensée rationnelle, doit-elle évoluer au rythme des avancées scientifiques ou peut-elle se permettre de ressasser indéfiniment des représentations du monde désormais dépassées ?
La question se pose avec une acuité particulière lorsqu’on analyse certains sujets de philosophie proposés au baccalauréat. Prenons l’exemple du sujet de dissertation donné au baccalauréat 2024 : « La nature est-elle hostile à l’homme ? ». Une telle formulation ne charrie-t-elle pas tout un corpus de présupposés anthropocentriques et finalistes remis en cause par les sciences modernes ?
En opposant de manière binaire l’Homme et la Nature, en personnifiant cette dernière comme une force animée d’intentions hostiles ou bienveillantes, ce sujet véhicule une vision du monde pré-scientifique. Il induit chez les élèves des représentations erronées que l’enseignement de la philosophie devrait pourtant chercher à déconstruire.
Faut-il pour autant renoncer à ce type de questionnements fondamentaux sur notre place dans l’ordre naturel des choses ? Bien sûr que non. Mais plutôt que de ressasser d’anciens mythes, l’exercice philosophique ne devrait-il pas justement permettre d’aborder ces interrogations à la lumière des connaissances établies par les sciences dures ?
Déconstruire les présupposés du sujet initial
En posant la question de l’hostilité de la nature envers l’homme, ce sujet de philosophie induit d’emblée la vision d’un monde pré-scientifique qu’il est indispensable de déconstruire. Sa formulation même charrie de nombreux présupposés anthropocentriques et finalistes contraires à l’approche rationnelle promue par les sciences modernes.
Une personnification abusive de la nature
Attribuer une intentionnalité, une hostilité à la nature relève d’un raisonnement typiquement anthropomorphique et finaliste. Une catastrophe naturelle n’a pas d’intention malveillante, elle est ce qu’elle est et les phénomènes naturels, aussi spectaculaires et destructeurs soient-ils, n’ont pas de visée bonne ou mauvaise envers l’humanité. Ils obéissent à des lois physiques complexes que la science cherche à modéliser, sans intention particulière.
Cette personnification de la nature procède d’une forme d’animisme pré-scientifique qu’on pourrait croire dépassée à l’ère des connaissances apportées par la théorie de l’évolution et les sciences dures. Elle induit une représentation erronée et réductrice de la réalité naturelle.
Une opposition binaire homme/nature dépassée
Plus fondamentalement, la formulation de ce sujet repose sur une dichotomie entre l’homme et la nature qui n’a pas vraiment de sens d’un point de vue biologique et évolutionniste. L’être humain, loin d’être extérieur ou opposé à la nature, en fait pleinement partie intégrante. Notre espèce, comme toutes les autres, est l’un des produits de l’évolution sur Terre, intimement liée aux autres composantes des écosystèmes.
Penser les relations entre l’humanité et son environnement naturel en termes d’opposition relève donc d’une vision pré-darwinienne désormais dépassée par les avancées scientifiques. C’est nier les innombrables interactions, interdépendances et coévolutions complexes qui ont façonné les sociétés humaines au cours de notre histoire évolutive, au même titre que le reste du vivant.
Un raisonnement finaliste contraire à l’esprit scientifique
Enfin, en posant la question de l’hostilité de manière univoque, ce sujet laisse entendre qu’il existerait un rapport de cause à effet unilatéral entre la nature et l’homme. Or les interactions entre les sociétés humaines et leur environnement sont éminemment complexes, diverses et évolutives selon les contextes historiques et géographiques.
Loin d’être un simple déterminisme univoque, ces relations sont faites d’influences réciproques, de rétroactions, de bifurcations imprévisibles. Vouloir les réduire à un simple constat d’hostilité ou de bienveillance relève d’un raisonnement finaliste contraire à l’esprit même de la démarche scientifique.

En définitive, que ce soit par sa personnification de la nature, son opposition binaire homme/nature ou son raisonnement finaliste, la formulation de ce sujet de dissertation induit de nombreux présupposés anthropocentriques et pré-scientifiques qu’il est indispensable de déconstruire. Loin d’ouvrir sur une réflexion rationnelle, elle risque au contraire d’ancrer chez les élèves des représentations erronées et des mythes désormais dépassés par les avancées des sciences modernes.
Se méfier des visions idéalisées de la nature
Faire passer via ces sujets de philosophie l’idée d’une ‘Nature’ personnifiée amène également à étayer les idées inverses, celle d’une nature bienveillante et idéalisée, qui peut faire le lit à des dérives telles des médecines pseudo-scientifiques ou des sectes prônant le retour à la nature.
Risque d’un contresens : voir la nature comme une alliée bienveillante
Si le sujet initial véhicule une conception hostile de la nature qu’il faut déconstruire, il ne faudrait pas pour autant tomber dans l’excès inverse d’une vision idéalisée de la nature comme force intrinsèquement bienveillante et généreuse envers l’humanité.
Cette représentation idyllique, nourrie par un désir de « retour à la nature », alimente de nombreuses croyances et dérives dans le domaine de la santé et du bien-être.
Prolifération des croyances dans les « médecines naturelles »
On assiste ainsi à une prolifération inquiétante des « médecines naturelles » censées nous protéger et nous guérir grâce aux vertus prétendument miraculeuses de plantes, minéraux ou autres « remèdes naturels ». De nombreux charlatans surfent sur cet engouement pour vendre des produits et pratiques aux bénéfices non démontrés scientifiquement, voire dangereux pour la santé des patients.
Exemples de dérives liées à cette vision idyllique
Certains mouvements prônent un rejet complet de la « modernité technique » au profit d’un prétendu « retour à la nature », avec les risques que cela comporte en termes de refus des avancées médicales, des vaccins, etc. D’autres vont jusqu’à promouvoir des comportements alimentaires extrêmes (jeûnes, crudivorisme) ou un « spiritualisme écologique » (approches ésotériques, « féminin sacré », etc.) censés permettre une « détoxification » par rapport à la société moderne.
Le mythe d’une « nature parfaite » déconstruit par G. Lecointre
Plus largement, cette idéalisation de la nature se traduit par le mythe d’une « nature parfaite », source d’harmonie et de sagesse à laquelle l’humanité devrait se conformer.
Une telle vision, déconstruite par le biologiste Guillaume Lecointre, relève d’une forme de fixisme pré-darwinien. La nature n’est ni parfaite, ni imparfaite : elle est le résultat de processus évolutifs complexes. Comme l’a montré Lecointre, on trouve de nombreux exemples de dysfonctionnements, d’erreurs et d’imperfections dans la nature, à commencer par les maladies génétiques, les malformations congénitales, etc..

La « nature » produit aussi bien des adaptations remarquables que des ratages évolutifs, des aberrations anatomiques, des souffrances inutiles. Vouloir l’idéaliser revient à nier cette réalité complexe.
Dangers d’une vision fixiste et idéalisée de la nature
En définitive, que ce soit le mythe d’une nature hostile ou celui d’une nature idéalisée, bienveillante et parfaite, ces deux représentations relèvent de projections anthropocentriques erronées qu’il est indispensable de déconstruire.
Une telle vision fixiste et idyllique de la nature peut s’avérer tout aussi dangereuse que la conception hostile initiale. Elle peut mener à un rejet des avancées scientifiques et techniques, au profit de croyances et pratiques potentiellement néfastes pour la santé individuelle et collective.
C’est pourquoi il est crucial de dépasser ces mythes anthropocentriques, pour appréhender de manière rationnelle et nuancée nos relations avec l’environnement naturel, dans toute sa complexité évolutive.
Vers une conception rationnelle et complexe
La nature n’est ni hostile, ni bienveillante, ni parfaite : elle est indifférente aux projections humaines
Contrairement aux projections anthropocentriques, la nature en tant que telle n’a pas d’intentionnalité particulière – ni hostile, ni bienveillante, ni même parfaite. Elle n’est qu’un vaste ensemble de processus physiques, chimiques et biologiques complexes qui se déroulent de manière indifférente aux considérations humaines.
Comme nous l’avons déjà mentionné, les phénomènes naturels, même les plus spectaculaires ou dévastateurs comme les catastrophes, n’ont pas de visée malveillante ou bienveillante envers l’humanité. Ils obéissent à des lois et des causalités que la science cherche à modéliser et comprendre, sans pour autant leur prêter de finalité anthropique.
De même, la nature n’est ni parfaite ni imparfaite : elle est le résultat de processus évolutifs complexes, faits d’erreurs, de dysfonctionnements, de souffrances autant que d’adaptations remarquables, comme l’a rappelé Guillaume Lecointre. Vouloir l’idéaliser ou la diaboliser relève de visions mythifiées et potentiellement dangereuses qu’il faut déconstruire.
Penser les interactions réciproques et évolutives entre sociétés et environnement
Plutôt que d’opposer de manière stérile l’homme et la nature, il est bien plus fécond et rationnel d’appréhender leurs relations comme un vaste système d’interactions réciproques et coévolutives au sein de la biosphère terrestre.
Depuis les premiers hominidés, les sociétés humaines ont constamment modifié leur environnement naturel tout en s’adaptant à ses contraintes. Agriculture, déforestation, industrialisation : cette coévolution complexe a façonné de manière indissociable les cultures humaines et les écosystèmes naturels.
Loin d’un rapport de domination univoque, ces interactions sont faites d’influences mutuelles, de rétroactions, de bifurcations imprévisibles selon les époques et les régions considérées. Elles ne peuvent se résumer à une simple relation d’hostilité ou de bienveillance.
Responsabilité de préserver les équilibres écologiques dont nous dépendons
Si la nature en tant que telle n’a pas d’intentionnalité particulière, les activités humaines peuvent en revanche avoir des impacts dévastateurs sur les grands équilibres écologiques, comme en témoigne la crise environnementale actuelle avec le changement climatique et l’érosion de la biodiversité.
L’humanité a donc une responsabilité particulière de prendre soin de son environnement naturel, dont elle dépend totalement pour sa survie à long terme. Cela implique de repenser nos modes de vie et de production dans une perspective de développement durable et respectueux des écosystèmes.
Mais cette responsabilité ne doit pas se traduire par une posture de rejet des techniques et de la « modernité ». Il s’agit plutôt de réinventer notre rapport à la nature, en nous considérant comme partie prenante des grands cycles naturels, avec l’objectif de construire un avenir durable pour les générations futures.
Rôle des enseignants pour développer l’esprit critique sur ces questions
C’est précisément le rôle de l’enseignement, notamment en philosophie, que de transmettre cette vision scientifique, rationnelle et responsable de nos liens avec l’environnement naturel, plutôt que de ressasser d’anciennes représentations mythifiées datant parfois d’Aristote et de Platon, et de ne pas asséner que la philosophie n’aurait jamais réalisé de progrès depuis Platon et Aristote, comme le fait un certain philosophe très médiatisé.

Les enseignants et les philosophes ont en effet la responsabilité de déconstruire les présupposés anthropocentriques et les dualismes réducteurs véhiculés par certains sujets, comme celui de « l’hostilité de la nature ». Ils doivent amener les élèves à développer leur esprit critique face à ces visions erronées, pour penser de manière complexe et nuancée nos interactions avec le monde naturel.
Seule une telle approche pédagogique, ancrée dans les connaissances scientifiques actuelles, permettra de former des citoyens éclairés, capables d’appréhender les défis environnementaux contemporains avec lucidité et responsabilité.
Conclusion
Il y a donc nécessité d’une approche rationnelle, nuancée et responsable de notre relation à la nature. L’enseignement de la philosophie se doit de déconstruire ces visions réductrices, au lieu de les perpétuer en restant ancré dans une représentation du monde héritée d’Aristote et dépassée par les avancées des sciences modernes.
A quoi bon former l’esprit critique des élèves si c’est pour leur inculquer des mythes anthropocentriques démentis par les connaissances actuelles ? La philosophie ne doit-elle pas sans cesse se renouveler en intégrant les apports des différentes disciplines, plutôt que de se complaire dans une forme de dogmatisme pré-scientifique ?
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