Et si la solution pour protéger nos cultures se trouvait dans les toiles des araignées ?
Trop souvent craintes ou ignorées, les araignées sont pourtant des alliées précieuses des agriculteurs. Prédateurs redoutables, elles régulent efficacement les populations d’insectes ravageurs dans les cultures. Leur présence est un excellent indicateur de la bonne santé des écosystèmes agricoles.
Pourtant, l’usage intensif de pesticides et le travail du sol répété ont considérablement réduit leurs populations dans nos campagnes au cours des dernières décennies. C’est tout un pan de la biodiversité ordinaire, essentielle au bon fonctionnement des agrosystèmes, qui s’est ainsi retrouvé menacé.
Face aux limites du modèle agricole conventionnel, des chercheurs explorent de nouvelles pistes pour une agriculture plus durable et résiliente. Et si la solution se trouvait du côté de nos amies à huit pattes ? Une étude récente montre en effet le potentiel prometteur d’une espèce d’araignée pour lutter contre un redoutable ravageur de la tomate.
Cyrtophora citricola, une araignée pas comme les autres
Parmi les milliers d’espèces d’araignées qui peuplent notre planète, Cyrtophora citricola se démarque par son mode de vie atypique. Contrairement à la plupart des araignées qui sont des prédateurs solitaires et territoriaux, cette araignée tropicale vit en colonies pouvant compter des centaines, voire des milliers d’individus.
Une vie en communauté
Les colonies de C. citricola sont composées principalement de femelles qui coopèrent pour construire d’immenses toiles en forme de tente pouvant atteindre plusieurs mètres de long. Chaque araignée construit sa propre toile horizontale reliée à celles de ses congénères, formant ainsi un vaste réseau de fils de soie enchevêtrés.

Cyrtophora citricola (Photo : Olaf Leillinger)
Cette vie en groupe présente de nombreux avantages. La structure complexe de la toile commune permet de capturer efficacement les insectes volants qui s’y retrouvent piégés. Lorsqu’une proie tombe dans la toile d’une araignée, les vibrations se propagent aux toiles voisines, augmentant les chances qu’elle soit capturée. C’est ce qu’on appelle « l’effet ricochet ».
Une répartition mondiale dans les régions chaudes
Originaire des régions tropicales et subtropicales d’Asie, d’Afrique et d’Australie, C. citricola a progressivement étendu son aire de répartition. On la trouve désormais dans le bassin méditerranéen, en Amérique du Sud et centrale, ainsi qu’en Floride où elle a été introduite au début des années 2000.
Cette araignée affectionne particulièrement les cactus du genre Opuntia sur lesquels elle construit ses imposantes toiles, ce qui lui vaut le surnom d’Épeire de l’Opuntia. Mais la récente prolifération de la cochenille du carmin qui décime les cactus en Espagne a poussé C. citricola à s’adapter. Elle s’installe maintenant fréquemment sur d’autres plantes comme les agaves et les aloès, ainsi que le long des canaux et des ponts.
Cette capacité d’adaptation, couplée à son mode de vie grégaire, fait de Cyrtophora citricola une araignée dont le potentiel pour lutter contre certains insectes ravageurs des cultures suscite l’intérêt des chercheurs, comme nous le verrons dans la suite de cet article.
L’expérience menée par les chercheurs
Pour tester le potentiel de C. citricola comme agent de lutte biologique, les scientifiques ont mené une expérience en laboratoire. Ils ont créé de petites colonies d’araignées de différentes tailles, chacune composée de 5 individus. Puis ils ont introduit différents types de proies dans ces colonies : la mineuse de la tomate (Tuta absoluta), dont la larve est un ravageur majeur des Tomates et autres Solanacées dans le monde entier, mais également une variété mutante sans aile de Drosophila hydei, ainsi que de plus grosses mouches, Hermetia illucens, la mouche soldat noire.
Les chercheurs ont minutieusement observé le taux de capture de chaque type de proie par les colonies d’araignées. Les résultats ont montré que les araignées attrapaient les mineuses de la tomate et les mouches des fruits avec une efficacité similaire, ne montrant pas de préférence significative pour l’un ou l’autre. En revanche, les grosses mouches soldats noires étaient rarement capturées.
Un autre résultat clé de l’étude est que la taille des araignées, et donc la taille de leurs toiles, influençait fortement leur capacité à attraper des proies. Les plus grosses araignées, avec des toiles d’environ 14 cm de diamètre et plus, capturaient 100% des mineuses de la tomate introduites. Les toiles des juvéniles plus petits étaient moins efficaces.
Un allié de taille contre un ravageur redoutable
Tuta absoluta est un ravageur particulièrement problématique pour les cultures de tomates dans le monde. Ce petit papillon a développé des résistances à de nombreux pesticides, le rendant très difficile à contrôler par les moyens chimiques conventionnels. Il peut causer jusqu’à 100% de pertes de rendement si rien n’est fait pour limiter ses populations.

Tuta absoluta (Photo : Marja van der Straten, NVWA Plant Protection Service, Bugwood.org)
C’est là que les résultats de cette étude sont particulièrement prometteurs. En démontrant la capacité de C. citricola à capturer efficacement les adultes de Tuta absoluta dans ses toiles, les chercheurs ouvrent la voie à une nouvelle méthode de lutte biologique contre ce fléau. Certes, les araignées ne pourront pas s’attaquer aux larves qui se développent à l’intérieur des feuilles, mais en ciblant les adultes, elles pourraient contribuer à casser le cycle de reproduction du ravageur.
Dans le contexte actuel où l’on cherche à réduire l’usage des pesticides pour préserver l’environnement et la santé humaine, l’option d’utiliser un prédateur naturel comme cette araignée est très intéressante. Si son efficacité se confirme en conditions réelles, C. citricola pourrait devenir un atout précieux dans les programmes de lutte intégrée contre Tuta absoluta, en complément d’autres méthodes comme les parasitoïdes ou les biopesticides ciblant les larves. Une belle perspective pour une agriculture plus durable !
Les défis à relever avant une utilisation au champ
Malgré ces résultats prometteurs obtenus en laboratoire, plusieurs obstacles restent à surmonter avant d’envisager une utilisation de C. citricola comme agent de lutte biologique dans les cultures de tomates.
Tout d’abord, il est indispensable de tester l’efficacité de ces araignées en conditions réelles, c’est-à-dire directement dans les champs. En effet, les essais en laboratoire ne reflètent pas toujours fidèlement ce qui se passe sur le terrain, où de nombreux facteurs environnementaux peuvent influencer le comportement des araignées et des ravageurs. Des expérimentations à grande échelle sont donc nécessaires pour valider le potentiel de C. citricola.
Un autre défi de taille est la présence d’un parasite de l’araignée, la guêpe Philolema palanichamyi, qui pond ses œufs dans les cocons de C. citricola. Les larves de guêpe se développent en se nourrissant des œufs d’araignées, réduisant ainsi drastiquement les populations de C. citricola. Dans le sud de l’Espagne, plus de 50% des cocons sont infectés par ce parasite. Il faudra trouver des moyens de contrôler ce parasite si l’on veut maintenir des populations d’araignées suffisantes pour une lutte biologique efficace.
Enfin, C. citricola étant un prédateur généraliste, il convient d’étudier son impact potentiel sur les insectes pollinisateurs des cultures de tomates, comme les abeilles et les bourdons. En effet, une lutte biologique ne doit pas se faire au détriment de la pollinisation, essentielle pour assurer une bonne production de fruits. Des études sur les interactions entre C. citricola et les pollinisateurs sont donc indispensables avant toute utilisation au champ.
Conclusion
L’araignée C. citricola représente un espoir pour développer une lutte biologique contre Tuta absoluta, ce ravageur de la tomate. Son mode de vie social et sa capacité à capturer efficacement ce papillon de nuit en font un candidat très prometteur comme agent de biocontrôle.
Certes, de nombreux défis restent à relever avant de pouvoir l’utiliser à grande échelle dans les cultures. Tester son efficacité en conditions réelles, trouver des moyens de contrôler son parasite, la guêpe Philolema palanichamyi, et s’assurer de son innocuité vis-à-vis des pollinisateurs sont autant de pistes de recherche à explorer. Mais le potentiel est là et mérite qu’on s’y attarde.
Cette étude ouvre la voie à une approche novatrice du biocontrôle, s’inspirant du fonctionnement des écosystèmes naturels. En misant sur les relations prédateurs-proies qui s’y déroulent, comme ici entre une araignée et un papillon ravageur, on peut imaginer des solutions durables pour protéger nos cultures.
Pour une exploration plus approfondie, je ne peux que vous inviter à consulter l’article:
Article Source:
Roberts-McEwen T.A., Deutsch E.K, Mowery M.A. & Grinsted L. . Group-Living Spider Cyrtophora citricola as a Potential Novel Biological Control Agent of the Tomato Pest Tuta absoluta. Insects 2023, 14, 34. https://doi.org/10.3390/insects14010034
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